Où commencent les Apennins

Voyage d'une française dans les Quatre Provinces

ou
La rencontre de Véronique Blot avec la tradition vivante

Italiano



introduction ; mardi 17 août ; mercredi 18 août ; jeudi 19 août ; vendredi 20 août ; samedi 21 août ; dimanche 22 août

A la demande des rédacteurs du site, je prends ma plume pour relater ma découverte des Quatre Provinces. C'était en août 2010, pour les vacances. Le lecteur y trouvera mon ressenti et la sincérité de mon témoignage.


Introduction
Où l'on découvre pourquoi la française va mettre les pieds dans les Quatre Provinces

C'est au festival du Grand bal de l'Europe à Gennetines, en France, que je découvre les musiques et danses traditionnelles d'Italie. Je fréquente les ateliers danse de Banda Brisca. J'y vais d'abord parce que je trouve que la musique est gaie, joyeuse et ensuite parce qu'une danse me plaît vraiment beaucoup : la polca a saltini. Banda Brisca c'est un grand groupe de musiciens, de danseurs et d'une traductrice. On les reconnaît facilement, ils ont tous un T-shirt " Banda Brisca - Staff ". Ils sont comme des poissons dans l'eau dans ce festival français, où une légende dit que les italiens étaient déjà là pour la première édition en 1990. De plus, ils sont amis avec mon groupe folk français préféré : VAG. Les maîtresses de danse sont Ilaria et Rosy. Ilaria à la peau blanche comme la neige et Rosy sent la noix de coco et est toujours très bronzée. " Poumm tac tac, Poumm tac tac... " voilà comment Ilaria nous enseigne la pulsation si particulière de la polca a saltini. On doit la ressentir dans tout le corps. C'est facile à comprendre mais plus difficile à appliquer. Je sens bien que je n'ai pas encore le style. Et puis, je cesse d'aller au festival de Gennetines, j'oublie un peu Banda Brisca et la polca a saltini. Je ne risque pas d'oublier les Quatre Provinces parce qu'en fait, à cette époque, je ne fais pas encore le lien entre ce groupe, cette danse et ce territoire.

2010 : c'est le trentième bal folk de notre association de danse près d'Orléans. Pour fêter cet anniversaire, je propose de la musique gaie, de la musique italienne bien sûr ! En janvier, nous décidons de programmer, sur leur réputation, Stefano Valla et Daniele Scurati. Ils animeront un stage et un bal, chez nous, en mai. C'est à ce moment là que je fais le lien entre le territoire des Quatre Provinces, le répertoire de danses : polca a saltini, alessandrina, et les musiciens : Banda Brisca et le duo Valla-Scurati. Je commence à faire des recherches sur les Quatre Provinces. Vu de la France, l'appellation ne signifie rien du tout, et pour les structures touristiques italiennes sollicitées, pas grand chose non plus. J'en suis même venue à me demander s'il ne s'agissait pas d'un nom inventé récemment. Seul le site internet " Où commencent les Apennins " me donne des informations concrètes sur l'identification culturelle de la région.

En mars 2010, par chance, Stefano et Daniele sont en France pour un stage, concert, bal, alors j'y vais pour les découvrir avant leur venue à Orléans. Durant le stage, je suis d'abord surprise de ne pas entendre de musique live. Mais, bientôt, je comprends que, si Stefano enseigne la danse, il ne peut pas jouer en même temps du piffero et que Daniele, à l'accordéon, ne peut pas mener la danse seul. Cette musique se joue à deux, ou pas. Tout au long de l'après-midi, Stefano et Daniele ne transmettent pas seulement un répertoire de danses, mais ils expliquent avec passion les Quatre Provinces : la montagne, les gens, l'évolution de la musique. En les écoutant je pense à Yves Guilcher qui raconte que, quand il était jeune et accompagnait ses parents en collectage, il voyait des danseurs bretons qui avaient appris à danser par imprégnation. J'ai l'impression que Stefano et Daniele ont vécu le même apprentissage. Alors les Quatre Provinces sont-elles une région où la danse se pratique encore de façon traditionnelle ? Cela m'interpelle. A force d'anecdotes et de témoignages, Stefano, avec beaucoup d'humour, emmène les stagiaires dans l'imaginaire : nous sommes tous dans son village, à Cegni et au final, j'ai bien enregistré que la vallée Staffora, est la plus belle de toutes ! Arrive l'heure du concert, je m'y rends avec un peu de réserve, considérant que la musique à danser est plus faite pour être dansée que pour être écoutée. Et là, assise face à ces deux grands maîtres, je suis émue par la voix du piffero, éblouie par tant de complémentarité évidente entre les instruments, touchée par tant d'hommage à leurs racines et nourrie par tant d'absolu. En plus d'être joyeuse, ce soir là, la musique des Quatre Provinces est devenue pour moi une ressource et une trace indélébile de lien vivant entre hier et aujourd'hui.

Mai 2010, notre bal animé par le duo Valla-Scurati est à la hauteur de nos espérances : une grande fête joyeuse, exceptionnelle et pour moi, la confirmation que je dois aller danser là bas, voir la montagne, les gens et vivre la fête.


Récit
Où l'on suit, jour après jour, les pas de la voyageuse

Je précise au lecteur que je ne parle pas italien et ne connais pas le milieu montagnard.


Mardi 17 août

Après une nuit dans le train, j'arrive à Milan. Il est six heures trente, nous avons une heure de retard mais moi, cela ne me dérange pas. Le temps est tout doux et lumineux sur le parvis désert de la gare. Ses deux statues de chevaux ailés veillent sur les touristes. A cette heure-ci, il n'y a aucune circulation automobile, seul le tramway passe devant moi. C'est juste un wagon orange, tout vieux qui fait du bruit. Il est tellement anachronique dans cet environnement au bâti moderne que cela me plaît. Je n'arrive pas à louer une voiture, alors je me débrouille autrement pour me rapprocher de la montagne des Quatre Provinces. Un peu de train, un peu de taxi j'arrive bien fatiguée à Varzi. L'office de tourisme de la petite ville est très visible, comme le tramway de Milan, il est orange. A l'entrée deux hommes âgés sont assis et discutent. Leur italien m'aide peu, mais j'arrive à comprendre que les adresses d'hébergement, que j'avais péniblement trouvées sur Internet, ne sont pas à Varzi comme annoncé, mais à cinq, sept ou douze kilomètres. Je regarde ma valise à roulettes, je crois qu'elle en a marre de rouler et moi, assez de la tirer. Il est dix-huit heures, je dois absolument trouver un hébergement à Varzi. L'hôtel est complet, on m'indique, sans conviction, la gelateria [magasin où l'on vend des glaces] à l'autre bout de la place, ils font locanda [structure d'hébergement qui n'a que peu de chambres]. C'est mon dernier espoir, alors grand suspense : oui, il leur reste une chambre, elle est pour moi. Quel bonheur.


Mercredi 18 août

Dans ma chambre d'hôtel, qui porte le nom de " Quercia " [chêne], il y a au mur, la reproduction d'une photo noir et blanc de 1957 " Varzi : festa dell'uva [fête du raisin] " . On y voit au premier plan : un piffériste et un joueur d'accordéon. C'est vraiment étonnant que, la seule chambre d'hôtel libre de Varzi, ait cette photo au mur. Il n'y a pas de hasard. Ce signe m'emplit d'espoir quant au bon déroulement de mon séjour. Je suis venue découvrir un territoire porteur de danses et musiques traditionnelles et maintenant, je sais que je vais trouver cela. Après une très longue nuit réparatrice, je fais mes premiers pas à Varzi. C'est une petite ville tranquille, mais vivante, qui me plaît avec ses ruelles piétonnes, son centre historique, ses façades aux couleurs chaudes et gaies, ses bruits de fourchettes dans les assiettes à midi pile. Il y a un magasin typique de salaison. Les gros saucissons secs, qu'on appelle le salame, qui ressemblent à de la rosette de Lyon, pendent à la vitrine, et à l'intérieur de la boutique, c'est tout sombre.  Peu de personnes parlent français, ici, on parle italien et c'est tout. Je découvre la Staffora, toute fluette sur son large lit de pierres grises anguleuses. Du pont, je me penche pour la regarder et je lui dis : « Alors, c'est toi qui donne ton nom à toute une vallée ? ». J'aimerais bien la revoir au printemps quand elle est pleine et orgueilleuse.

J'apprends que les transports en bus, vers les villages de la montagne, sont suspendus à cette période de l'année, parce que tout le monde est en vacances. Je me débrouillerai donc autrement. A côté de l'abribus, je découvre une machine que je ne connais pas : un distributeur automatique de lait frais. Je trouve que c'est une très bonne idée. Il doit donc y avoir des élevages laitiers dans le secteur de Varzi. Depuis, j'ai lu un article dans un journal français où l'on parle de l'installation, en Normandie, de cette " nouvelle machine largement répandue en Italie ". Mais, revenons à nos moutons, si je ne peux pas aller en bus aux fêtes de pays, dans les villages de la montagne, il me reste la solution de l'auto-stop. Ce moyen de transport, d'abord subi, se révèle bientôt une excellente façon d'entrer en contact avec les gens d'ici, et de comprendre et parler italien malgré moi ! La destination du jour est : Pian del Poggio. Au bout de dix minutes d'attente, je suis prise en auto-stop pour une première étape jusqu'à Casanova Staffora, puis, un couple m'amène jusqu'à Pianostano. Je sens dans l'intonation de la voix de la femme beaucoup de reproches et d'inquiétude pour moi. Il ne lui semble pas normal que je sois là, toute seule, au milieu de nulle part. Lui dire que je connais Stefano Valla la rassure. Dans ces premiers transports automobiles, je me rends compte que la conduite sur ces routes étroites et tortueuses est affaire de spécialistes, il faut vraiment être habitué. En aurais-je été capable ? En bonne observatrice qui veut respecter les coutumes locales, je ne mets pas ma ceinture de sécurité.

Ensuite, les voitures se font très rares, alors je marche. Je découvre les bruits d'eau qui s'écoule à travers la roche, la végétation, les montées et les descentes, la vallée et le sommet. Sur ma route, en pleine campagne, une grande affiche orange fluo est collée à même le rocher, à l'endroit d'une intersection. Il s'agit de l'annonce de la fête du vingt et un août à Negruzzo. Enfin je vois apparaître au loin un petit village perché, c'est Casale Staffora, je souris. Juste avant d'y arriver, je me repose à l'ombre, dans un petit cimetière. De là, j'entends un coq chanter, cela me fait du bien d'entendre ce signe de vie. Je me demande si, dans la montagne, il y a eu, autrefois, un peu d'agriculture, un peu d'élevage. Arrivée à Casale, je traverse la petite rue principale. De chaque côté : un banc avec des personnes âgées qui parlent beaucoup et fort. Pour moi, c'est l'image typique du sud. Je traverse cette haie d'honneur, tout le monde se tait, et la discussion redémarre sitôt que j'ai le dos tourné. Je remplis ma bouteille à la fontaine et je continue mon itinéraire. Pour accéder à Pian del Poggio cela monte, monte, monte. Je n'en finis pas de grimper et je crois que je vais finir par pouvoir toucher le ciel. C'est la fin de journée et le temps change rapidement, le soleil disparaît et laisse place à un brouillard frais. Il est dix-huit heures, bien fatiguée j'arrive enfin au village, la civilisation. Composé d'une église neuve, de quatre ou cinq bâtiments de logements collectifs, d'une épicerie, d'un bar-restaurant et d'une cabine téléphonique, le village, comparé aux autres, me paraît pour le moins étrange et vide. Des enfants s'amusent sur l'aire publique de jeux, voilà qui me rassure.

C'est un concert qui m'amène là, celui d'Andrea Ferraresi et Matteo Burrone, respectivement quinze et dix-sept ans. Le premier joue du piffero, le second de l'accordéon. Ce sont les plus jeunes musiciens traditionnels du moment des Quatre Provinces et je veux les découvrir. Le concert a lieu à vingt et une heure dans ... la discothèque ! Vraiment, avec Pian del Poggio, je vais de surprise en surprise. Même pour le repas du soir, je suis étonnée : le restaurant affiche complet. Mais, d'où sortent-ils tous ces gens ? La nuit est installée et je suis frigorifiée. Je n'ai pas encore compris que le soir, dans la montagne, il fait froid, même en été. Le public arrive en blouson d'hiver et cagoule pour les enfants. Là, c'est sûr, demain soir je mets un pantalon et un pull. La discothèque de Pian del Poggio est tout à fait à mon goût car complètement décalée. Andrea et Matteo vont jouer leur musique traditionnelle sur fond de mur peint en bleu ciel, avec des dauphins qui rigolent. Je me suis assise au premier rang, à côté d'une vieille dame. Je vois bien qu'elle voudrait me parler, moi aussi je voudrais bien lui parler, mais le barrage de la langue est là, alors, je n'entame rien. On se fait un sourire.

Le concert commence enfin. Je savoure ce moment de retrouvailles avec ces instruments et cette musique. Les garçons enchaînent morceaux sur morceaux, comme les grands. C'est incroyable et fabuleux. Les musiciens sont à l'image de leur instrument. Andrea est discret, mais son intériorité fait toute sa présence. Matteo est souple et imposant comme le soufflet de son accordéon. Je devine que jouer du piffero est difficile et pourtant, malgré sa jeunesse, Andrea assume tout : qualité, difficulté et endurance. Je reconnais le répertoire et aussi l'interprétation de leur maître Stefano Valla. Ces jeunes jouent et chantent comme le duo Valla-Scurati. J'en suis heureuse et à la fois perturbée, parce que je ne m'attendais pas à cela. Et malgré moi, je ne peux m'empêcher de transposer cette situation à ma propre expérience. Moi, qui essaie de me libérer de tout modèle, pour aller chercher au fond de moi qui je suis vraiment, j'ai, face à moi, deux personnes qui imitent, de façon remarquable, leurs modèles. En toute logique, les élèves jouent comme leur maître, c'est normal dans la transmission d'un répertoire et d'un savoir-faire. La surprise passée, je me dis, qu'après tout, il n'appartient qu'à Andrea et Matteo de choisir, avec leur libre arbitre, leur style d'interprétation. Ensuite, je pense que, si pour le moment ils ont besoin d'un guide, force est de constater que Stefano, avec tout son talent, est bienvenu sur leur route. Applaudissements finaux, j'émets le vœu qu'Andréa et Matteo trouvent chacun leur créativité et servent, à leur tour, avec toute leur personnalité, l'histoire et l'évolution de la musique des Quatre Provinces ; le tout dans la continuité de la tradition, à laquelle il est toujours possible de venir se ressourcer. Bientôt je retrouve mon lit. Oh qu'il y fait bien chaud ! Je m'endors en me demandant si les pifféristes savent lire la musique.


Jeudi 19 août

Aujourd'hui, je vais danser à Cegni. C'est le village de Stefano Valla, et je suis heureuse de le revoir ainsi que Daniele. Être là-bas, c'est confronter son imaginaire à la réalité. En effet, Stefano, durant les stages qu'il anime en France, parle souvent de son village, alors on se forge une image du lieu. " Benvenuti a Cegni " voilà comme nous y sommes accueillis. C'est gentil cette banderole de bienvenue. Je me demande si elle est là en permanence ou si c'est un reste du Carnevale bianco [Carnaval blanc] qui a eu lieu trois jours plus tôt et qui, d'après les vidéos d'Internet, attire beaucoup de monde. Moi, je viens à Cegni pour un événement plus modeste et qui me correspond mieux. Il s'agit d'un bal intitulé sur le site web de Valla-Scurati : Ca' del Jack. Ca' del Jack, cela me fait penser à Black Jack ! Je ne vois pas ce que cela peut signifier. En attendant le bal du soir, je visite le petit village. A l'entrée, sur le parking, il y a des voitures immatriculées en France. Comme moi, d'autres français ont répondu à l'appel de Stefano et certains sont fidèles à Cegni depuis plusieurs années. Je reconnais des visages vus au festival de danses de Gennetines.

Je démarre ma promenade par l'église puis la rue basse au bord de laquelle il y a de jolis potagers. Des ruelles partent perpendiculairement sur la droite en montant. J'en prends une, puis je tourne à droite, marche, un peu à gauche, puis ... je me retrouve au lavoir. Cegni, c'est un savoureux dédale, impossible de savoir si je suis passée partout et cela n'a pas vraiment d'importance. Ici, avec les maisons traditionnelles en pierres, les bâtisses les unes contre les autres, les petites cours où les gens vivent, on se sent très proche des habitants. Ils vous saluent facilement. L'ensemble est charmant. Tiens, par une fenêtre, j'aperçois un homme assis derrière un écran d'ordinateur. Voilà qui me remet les idées en place : malgré le bâti traditionnel et l'organisation du village, je suis bien au vingt et unième siècle et, à Cegni, comme ailleurs, on doit surfer sur le net et s'inscrire sur Facebook.

J'arrive sur le lieu de la fête : la maison de Jack, la Ca' del Jack. Stefano et Daniele sont là, en train de faire des essais de sonorisation. Quelle émotion de les retrouver, moi chez eux. C'est étonnant, j'imaginais un espace beaucoup plus grand, pour pouvoir accueillir beaucoup de danseurs et en fait, c'est tout petit. Il s'agit d'une cour intérieure carrée. Le sol est en pente et des pavés dépassent à certains endroits. A croire qu'ici toutes les conditions sont réunies pour éprouver les danseurs ! Cela me surprend mais me plaît beaucoup parce que, dans cette Ca' del Jack, même sans musique, il y règne déjà une ambiance très chaleureuse. Cela vient du fait que l'espace est petit, carré et de la décoration faite de rubans de couleurs. Ils partent d'un point supérieur de la scène pour s'écarter vers le fond de la cour et former un plafond de couleur au dessus de nous. C'est beau. Ce qui est typique également, c'est la scène. Elle est assez haute : un mètre et est réduite à la surface minimale pour tenir deux musiciens sur leur chaise. Cela me fait penser à une gravure ancienne de vielleux du Berry, perchés sur une table pour faire danser une ligne de femmes face à une ligne d'hommes, tous prêts pour une bourrée. Peut-être que ce format de scène est tout simplement le reliquat d'une pratique en acoustique que nous avons perdue. Cela change complètement le rapport entre les musiciens et les danseurs. La communication me semble plus facile, j'ai le sentiment d'un ensemble en totale cohésion.

C'est l'heure du dîner pris dans la cour de Ca' del Jack et préparé par les organisateurs. Je crois qu'il y a une sorte d'habitude, et beaucoup de plaisir, à manger ensemble avant de danser. Arrive l'heure du bal. Quelle heure est-il ? Je ne sais pas, il y a longtemps que je n'ai pas regardé ma montre, mais le soleil est couché. Stefano est sur scène, derrière le micro, prêt, il attend Daniele qui arrive toujours en deuxième. Les danseurs sont là, la cour est pleine. Et moi, à mon premier ballo delle Quattro Province : j'arrive à danser, je suis contente. Ce qui est difficile pour moi, c'est de tourner à l'envers dans les danses de couple. Même pour la valse, tourner dans le sens inverse des aiguilles d'une montre n'est pas facile, car nous ne le faisons jamais dans le folk français. Ce qui est notable et fort agréable ici, c'est qu'il n'y a pas pénurie de cavaliers ! En effet, assez peu de femmes jouent le rôle de l'homme. Peut-on voir là le signe d'une pratique traditionnelle et non pas d'une pratique de loisir choisie parmi d'autres activités récréatives ? Je découvre aussi que, dans le bal traditionnel des Quatre Provinces, il y a, en nombre, peu d'alessandrinas et beaucoup de polcas a saltini, mazurkas et valses. Ces trois danses de couple s'enchaînent toujours et j'ai remarqué qu'un cavalier peut garder sa danseuse pour les trois, mais ce n'est pas systématique. Y a-t-il une règle ? Peut-être tout simplement l'entente entre les deux personnes. La cour de Jack est pleine de danseurs et de gens venus voir, boire ou parler. Il n'y aucun danseur dans l'allée, donc, a priori, même si le lieu est petit, il permet de contenir tous les danseurs. La giga a quattro est longue à se mettre en place, elle doit être moins commune que les autres danses précédemment citées. Puis, c'est " Marcellina ", la belle chanson. Si à Orléans, elle avait eu beaucoup de succès, puisqu'après on m'avait demandé si je pouvais trouver les paroles, je ne pouvais imaginer qu'ici elle fut autant aimée. Stefano chante, Daniele joue, les danseurs s'arrêtent, se rapprochent de la scène, se prennent par les épaules et tout le monde chante en chœur. Waouh, quelle émotion ! J'ai envie de terminer le récit de ce jour sur cette belle communion autour de Marcellina, qui, depuis l'écriture de cette chanson, a épousé le fils du lieutenant et est très heureuse avec lui.


Vendredi 20 août

Ma petite chambre est douillette, mais mal insonorisée, et quelle que soit l'heure de mon coucher, je suis réveillée à sept heures par le bruit des voitures et des camions qui ralentissent dans le virage, juste sous ma fenêtre. J'ouvre les volets, une odeur de friture, venant de la rue, me réveille les narines assez brutalement. Nous sommes vendredi et c'est le jour du marché à Varzi. L'ambiance est ce matin toute différente, la grande place est envahie par les stands et il y a beaucoup de monde, des retraités pas mal, la foule est bavarde. Moi, bien au calme sous la véranda de ma locanda qui donne sur la place principale, je prends mon petit déjeuner et regarde cette agitation. C'est un excellent poste d'observation. Sous mes yeux, se trouve l'étalage d'un quincailler avec ses deux vendeurs : un homme et une femme. Ils sont terriblement efficaces et se répartissent les clients qui ont à peine le temps d'attendre. Une dame est prise en charge par le vendeur. La cliente sait visiblement ce qu'elle veut puisqu'elle a déjà en mains une petite casserole. Après trois paroles, le vendeur lui montre l'étalage des grandes casseroles et c'est parti, la cliente lâche son objet et regarde ce qu'on lui propose, puis le vendeur l'oriente sur les faitouts. En moins d'une minute l'affaire est faite : elle repart avec un faitout de qualité professionnelle. Ce vendeur là doit être issu d'une vieille famille de marchands vénitiens, j'en suis sûre. Je fais un tour de marché sous une petite pluie, dans mon patois on dirait que " ça bérouasse ", il bruine quoi. Sur les étals des fruitiers, les pêches sont énormes, elles font le double de la taille des pêches françaises. En déambulant, je ne découvre rien de bien différent que ce que je connais des marchés français ; à part peut-être le fait que le poissonnier vende des poissons pannés. Ha, mais ce sont eux que je sentais en ouvrant ma fenêtre ce matin ! Cette petite pluie fine et ces poissons pannés me font penser aux films de Ken Loach.

Mais, revenons à l'Italie et ses Quattro Province. Le soir, je dîne dans une sorte de ferme auberge avec de nouveaux amis. Là, j'ai vraiment compris ce que veut dire le mot menu en Italie avec : antipasti, primo, secondo con contorno, formaggio, frutta, d... Stop ! Je n'en peux plus. Entre hier soir à Cegni et ce soir, j'ai bien compris qu'ici, à table, il y a deux incontournables : le saucisson sec et les raviolis, et ce ne sont pas des Buitoni ! Après le dîner, nous arrivons de nuit au petit bourg de Connio pour aller au bal qui a lieu une fois par an. Nous garons la voiture sur le bord de la route. J'aime bien être là, l'ambiance de cette petite rue, dans le noir, où on entend déjà la musique du bal. Il y a en moi une excitation, comme si j'allais au bal du quatorze juillet dans mon village natal, le bal de l'année. Je suis le mouvement, je monte une petite allée pour arriver au lieu de danse qui ressemble à un hangar agricole : mur en parpaings et tôles sur le toit. Ah, décidément, Connio fait tout pour me plaire. Le bal est payant, sûrement parce que, pour une fois, il n'y a pas de repas qui le précède et donc pas de recette. J'entre là. Les néons donnent une lumière crue qui est celle qui convient parfaitement à ce lieu. L'ensemble est égayé par des guirlandes de fanions colorés qui partent d'un poteau posé en plein milieu de la piste de danse. Le bal est déjà démarré, c'est le jeune Fabio au piffero et l'ancien Andreino à l'accordéon qui mènent la danse, et en acoustique s'il vous plaît. Tous deux, chapeau de feutre vissé sur la tête, sont assis sur une scène en béton haute d'une cinquantaine de centimètres. Une douzaine de couples valsent. Toutes les générations sont représentées. Tous semblent se connaître, tous sont peut-être de Connio ou tout proche. L'ambiance est simple, de la musique, de la danse, un endroit pour boire un verre. Ici, c'est comme s'il fallait simplement vivre le moment présent sans chercher rien d'autre, juste être là avec les autres. Arrivent une mazurka, une polca, je regarde les danseurs, les jeunes, les vieux. Assise là, dans cet endroit hors du commun, je prends conscience que je suis en train de vivre quelque chose d'exceptionnel, je le sais. C'est ici, que je sens que la tradition des Quatre Provinces est une tradition vivante, qui arrive de générations antérieures et qui se transmet naturellement par le simple contexte des bals.

Je suis stupéfaite de voir sept couples danser la povera donna. Les jeunes gens de Connio la dansent et c'est bien normal, ils ont pour exemple Giggi et sa femme. J'ai bien compris que cette danse fait partie des traditions de carnaval et je m'étonne qu'elle soit dansée en dehors de son contexte calendaire. Lors d'une giga a quattro, je remarque que jeunes et anciens danseurs ne font pas le pas de balleto comme je le fais ou comme je le vois faire ailleurs. Si je reprends la tournure d'Ilaria Demori " Poumm tac tac " je vois que Giggi et les autres font les " tac tac " en ayant les deux pieds au sol alors que couramment les " tac tac " se font en appui sur un seul pied. Est-ce une variation locale ou bien est-ce que je n'ai pas assez observé d'autres danseurs pour le remarquer ailleurs ? Je ne sais pas. Elles m'étonnent ces jeunes danseuses de Connio, avec leurs chaussures à hauts talons. Je serais bien empêtrée, moi, avec des talons pour danser. J'observe aussi des variations de pas ou de figures pour d'autres danses. Et l'avant-dernière danse est : le perigordino. Une danse pour deux hommes et quatre femmes. Je l'avais déjà vue sur Internet et elle était déjà dansée par ce même Giggi qui me semble bien aimer avoir du public. Ce soir, le public : c'est moi, et il y aussi la caméra de Claudio, qui fait des vidéos pour le site. Il filme, tour à tour, le groupe de Giggi et le groupe des six jeunes danseurs qui imitent les premiers. L'ensemble est émouvant, j'assiste en direct à la transmission naturelle d'une danse traditionnelle et pour moi cela veut vraiment dire quelque chose. Arrive la dernière danse : une polca. Giggi vient m'inviter à danser. Au revoir bal et gens de Connio, si vous saviez tout ce que vous avez apporté à la ballerina franceze. Buonanotte.


Samedi 21 août

Aujourd'hui, je vais à la fête de pays de Negruzzo. J'aime bien prononcer ce nom, on peut rouler le r, et on se sent italienne à dire un mot pareil. Je m'aperçois que dans les Quatre Provinces on a, à cette saison, des fêtes même les jours de la semaine. Ces manifestations pourraient correspondre à nos anciennes assemblées de pays qui avaient lieu, pour certaines, le jour de la fête du Saint patron de l'église du village. Objectif du jour : Varzi-Negruzzo en auto-stop. Objectif : atteint. Je n'ai même pas marché cinq minutes. En fait, tout est histoire de confiance en soi. C'est Elena, de Cegni, qui assure le dernier tronçon. Dès ses premières paroles, elle m'explique que elle, elle vit à Cegni tout le temps. Elle reste l'hiver au village. Je sens bien que cette précision est importante, qu'un habitant qui demeure en hiver à la montagne a de la volonté et du mérite. Elena gare la voiture bien avant d'arriver à Negruzzo. On s'arrête là parce que c'est le dernier endroit où il est facile de faire demi-tour. Du coup, je fais de la marche avec elle et son amie. Sur le bord de la route, je vois des tas de branchages bien ordonnés. Elle m'explique qu'ils ont été faits par quelqu'un qui viendra les ramasser plus tard, pour l'hiver. Nous arrivons au village vers 13h00. Dès l'arrivée je vois un homme avec un gilet de sécurité jaune fluo qui guide les automobilistes et un peu plus loin, il y a une série de toilettes mobiles. Ces détails m'informent que j'arrive dans une fête rôdée à l'organisation, à la gestion d'un public nombreux. C'est la vingt-septième édition de la fête qui a toujours lieu un samedi, dans la deuxième quinzaine d'août. Il fait un soleil de plomb mais maintenant, je suis capable de supporter et aimer la chaleur. Le village est tout en pente, je trouve cela rigolo, je ne suis pas habituée. Je vois partout des gens en train de manger à droite, à gauche, sur des tables disposées dans tout le village. Je salue Stefano Valla qui fait partie des musiciens de la journée. A cette période, lui et Daniele enchaînent les bals tous les jours. M'enquérant de sa fatigue, il me répond simplement : « C'est ma vie ». Dans ce restaurant à ciel ouvert et tout étalé, je fais comme tout le monde : je mange ! Il s'agit d'une super organisation pour la restauration. On passe commande, on paie, on s'installe et après vous êtes servi par une équipe dynamique avec un T-shirt au dos duquel est écrit : Negruzzo. Pour mon menu, j'évite les tripes que je n'aime pas et choisis des raviolis, bien sûr.

Après le repas, je visite, tourne et retourne dans Negruzzo. Toutes les maisons semblent vidées de leurs habitants qui sont dans le cœur du bourg. J'imagine que les personnes qui n'habitent plus là, mais qui en sont originaires, sont revenues pour la traditionnelle fête de pays. Voici que j'entends le son du piffero et de l'accordéon, c'est le début du tour de cours, j'attendais cela avec impatience. Les musiciens du jour, c'est-à-dire trois couples piffero-accordéon, jouent de petite ruelle en petite ruelle. L'étroitesse des rues entre les maisons permet une excellente acoustique, cela résonne bien. C'est émouvant de suivre ce cortège et d'en faire partie. Les musiciens s'arrêtent dans les cours ou passages indiqués. C'est facile, quand il y a une table dehors, avec des gâteaux faits maison et du vin, il faut s'arrêter. Le public mange, boit, danse un peu. Même si je crois que les mets sont offerts d'abord aux musiciens, pour les remercier, il me semble évident qu'ils ne les consomment pas, parce qu'ils sont en train de jouer. Le tour de pays est une expérience chaleureuse où chacun offre à l'autre, c'est un moment de générosité. Il y a des arrêts où ce n'est plus la musique qui est à l'honneur mais le chant traditionnel. Six à huit chanteurs, qui peuvent être les musiciens, les gens du pays ou les visiteurs, se mettent en rond, épaules contre épaules, et chantent en polyphonie après un chanteur qui lance les phrases. Un des chanteurs, ici Stefano, semble régler les hauteurs de chant en faisant de petits signes à certains. Moi, je me place dans leur dos, tout à côté, pour ressentir les vibrations sonores. Il y a un arrêt musical qui se fait dans la maison d'une dame âgée.

Puis, retour à la place principale. Mais en fait, peut-on appeler cet espace place principale ? Je comprends où aura lieu le bal de ce soir, et c'est encore une fois petit, si on le compare à nos espaces français de danse. Cela se passe en plein air. Quand les musiciens arrivent de leur tour de pays, il y a un moment très intéressant : ils remettent en cause la scène installée par la commune pour leur prestation du soir. Mais oui, bien sûr que cette estrade surélevée de deux mètres ne peut pas aller. Il faut la petite scène habituelle pour que musiciens et danseurs soient en contact. Alors les jeunes installent la petite scène, celle qui a sans doute été toujours utilisée pour l'occasion. Mais l'initiative des organisateurs servira quand même cette nuit pour le discours du maire et les remerciements officiels, tout là haut, c'est le meilleur endroit. Arrive l'heure du tirage de la tombola. Il y en avait eu une aussi, l'autre soir, à Cegni. Tout le monde s'assoit sur le sol, comme si on attendait un grand spectacle et ma foi, c'est un grand show humoristique que cette tombola de Negruzzo. Deux animateurs, micro en main, font le tirage et la remise des lots. Il y a plusieurs saucissons à gagner, du vin, un vélo, et un bisou de l'animateur, un grand gars tout mince qui se fait passer pour une femme appelée Cindy ! Même si je ne comprends pas l'italien, c'est très drôle, un vrai show.

Et c'est à nouveau l'heure de manger, cette fois, pas de raviolis, mais deux salades de fruits frais qui me régalent et me suffisent. A ma table, on parle français. Dans le bal, un cavalier avec qui je viens de danser une polca et à qui je dis que je suis française, me fait danser une mazurka française de dernière génération. Moi, qui n'en ai jamais dansée en France, voilà que j'en danse une à Negruzzo ! Je m'adapte. Pour le bal, l'espace de danse est toujours plein, il y a beaucoup de danseurs. Les couples de musiciens se succèdent et je les découvre pour la plupart. Ce soir, je suis particulièrement touchée par l'interprétation de Marco. Et maintenant que je le vois jouer avec sa boîte à piffero sur les genoux, je me souviens de lui. Je l'avais vu au festival du grand bal de l'Europe. Je remarque que sur la grande affiche orange fluo de la fête de Negruzzo, on présente les musiciens uniquement par leur prénom : Stefano, Daniele, Marco, Matteo (le jeune entendu à Pian del Poggio), Ettore et un plus énigmatique " Buscajen ". Sur le site, j'avais bien noté que certains musiciens portaient un surnom. En France, on donne aussi des surnoms à certaines personnes, mais ce sont plutôt les autres qui l'utilisent, pour parler de la personne quand elle n'est pas là. Ici, il semble que le surnom se substitue vraiment au prénom. Je n'en connais pas la raison. Avant de quitter le village, je passe devant une salle où se trouvent les organisateurs. Ils travaillent et chantent en chœur. Leur chanson m'en rappelle une de Mike Brant, mais interprétée à la façon Quattro Province et cela me fait rire !


Dimanche 22 août

Pour le petit déjeuner, je me suis habituée aux croissants italiens très sucrés et toujours fourrés de confiture et la dame s'est habituée à me servir un americano [café allongé, buvable par une française]. Ce dimanche matin, Varzi est une nouvelle fois en pleine effervescence, il y a une fête avec manèges forains, une brocante et beaucoup de monde. Aujourd'hui, je vais au bal à Vesimo, un village encore plus loin que Pian del Poggio et toujours en auto-stop. A onze heures, je suis au pont de Varzi. C'est un excellent emplacement pour les auto-stoppeurs. Étant donné, l'affluence à Varzi la circulation automobile est dense et très lente. Malgré toutes ces conditions favorables, les voitures ne s'arrêtent pas. C'est parce que j'ai indiqué sur ma feuille de destination : Vesimo et d'ici, cela doit paraître loin, je crois même que ce nom est inconnu. Je change et j'écris : Casanova ; et hop, en moins d'une minute je suis en voiture. On me dépose, puis je marche vingt mètres et c'est Michele, un retraité qui a du temps qui m'emmène jusqu'à Pian del Poggio. Quand je lui dis que la veille j'étais à Negruzzo, il me regarde avec un œil gourmand et me dit en faisant un geste de sa main à la bouche « buona pasta ! ». Oui, cela me semble bien évident que les fêtes de pays sont aussi renommées pour la qualité du menu, que pour la qualité des musiciens. Cela me fait drôle de me retrouver à Pian del Pogio quatre jours plus tard. La première fois c'était à dix-huit heures, il faisait froid, le brouillard et la nuit arrivaient, j'étais fatiguée et là, c'est dimanche midi, en plein soleil et ce village est bien plus gai. Comme quoi, il est important de ne pas rester sur une seule impression. Un deuxième conducteur, puis je marche un peu sur cette route qui me rapproche progressivement de Vesimo. Les paysages sont très beaux et me rendent heureuse. Alors que je trouve que j'ai vraiment beaucoup de chance d'être là, j'entends le moteur d'une voiture. Elle s'arrête, et je n'ai pas eu besoin du commissaire Maigret pour découvrir quelle était la profession de ce conducteur. En effet, le principal indice est sous mes yeux, sur la banquette : une aube blanche. Oui, c'est le prêtre de la paroisse qui rentre chez lui après la messe. Il est très gentil Don Enzo, on bavarde et il me dépose plus loin que sa propre destination. Je termine le parcours à pied et j'aime ce moment. J'allais finir par refuser le prochain conducteur !

Treize heures, me voici à Vesimo avec un superbe point de vue. Ce village est très attachant avec ses maisons aux toits de lauzes, ce sont les premières que je vois. C'est un village tout petit, oui, encore un ! Combien peut-il y avoir d'habitants ? Et dans ce coin perdu de la montagne, c'est incroyable mais il y a un restaurant, et il est plein. J'attends quelques instants et on me dirige dans la salle à l'intérieur. Je m'installe à table et là mes voisins me reconnaissent comme la française qui était au bal de Connio ! Après un repas gargantuesque, et une petite grappa [eau de vie italienne à base de marc de raisin] habilement imposée par le cuisinier, je demande à quelle heure est le bal : vingt et une heure. Moi qui pensais que c'était l'après-midi, il ne me reste plus qu'à profiter de ce temps libre pour me reposer. Il y a des chaises longues sur la terrasse alors : farniente. Mais une forte odeur m'empêche de somnoler. Après quelques secondes de recherche, je découvre que je suis à côté de la cave à fromage, voilà pourquoi cela sent si fort ! Je me déplace et l'après-midi se passe bien tranquillement. Les employés préparent la terrasse pour le repas et le bal du soir, installent des canisses, transportent des caisses de boissons. Là encore on sent l'habitude, ce bal est une tradition.

Dix-sept heures trente, le soleil est moins fort je pars à la découverte de ce charmant village avec une rue basse et un chemin haut. Livio avec qui j'avais dansé à Connio, est arrivé pour le repas et, ensemble, nous refaisons un tour de village. Il m'explique, toujours en italien, l'histoire tragique du village : un bombardement fatal pour la population de Vesimo. Il me quitte pour aller manger la polenta mais moi, avec tout ce que m'a fait manger le restaurateur ce midi, je n'ai pas faim ce soir. Je crois que j'ai vu dans une petite cour, le chaudron et le manche en bois pour préparer la polenta. Le restaurant est plein à craquer. A l'extérieur, tout est tellement paisible. Je troque ma jupe contre un pantalon, mets un pull et je m'installe près de la fontaine. Le soleil se couche à Vesimo. Une vieille dame réside de l'autre côté de la rue, j'entends sa télévision. Le patron du restaurant, tablier blanc autour de la taille, vient chez elle avec un plat, cela doit-être de la polenta. Tout le monde est de la fête, en ce jour commémoratif du bombardement. Le temps passe gentiment et il est l'heure de rejoindre Livio et ses amis, c'est la fin du repas. Il y a un petit groupe d'hommes et de femmes qui chantent. Le chant, comme le salame, les raviolis, la polenta, le vin, la musique et les " bravi ", font partie de la fête. Il y a une des chanteuses qui a une puissance sonore vraiment impressionnante, et avec quel naturel elle lance son chant.

Le bal s'installe sur la terrasse couverte : Franco à l'accordéon et Gabriele au piffero et à la petite flûte. Comme il se doit dans les Quatre Provinces, ils sont perchés sur une table. Et devinez où est placée la table ? Juste devant la cave à fromage ! Je trouve dommage que leur musique soit sonorisée. En effet, la piste de danse est tellement petite que la musique acoustique aurait pu suffire et donner un caractère encore plus chaleureux à ce bal. De très nombreux visages me sont maintenant familiers. Ici, comme dans le milieu folk français, on retrouve souvent les mêmes personnes. L'ambiance est excellente, j'aime cet endroit, les chaises en bois tout autour, la serveuse de ce midi qui danse. On m'invite souvent à danser, je discute avec des gens à ma façon puisque je n'ai quand même pas appris l'italien en cinq jours ! Allez, je me lance, je vais inviter ce monsieur qui ne danse jamais quand c'est une polca. Il accepte mais me prévient que lui, il ne sautille pas parce qu'il n'est pas de la même vallée. Je mets cette information de côté et essaierai de trouver plus tard des explications sur l'éventualité d'un style selon les vallées. Les pifféristes se succèdent, de l'amateur au plus expérimenté, chacun a sa place. Cette idée de donner à tous une occasion de se produire en public, pour faire danser, me plaît. Les airs joués ce soir me paraissent plus variés que ce j'ai entendu jusque là, peut être que Franco a un répertoire différent. Le voila qui joue un paso doble. Là, pour le coup, c'est du répertoire musette, liscio comme on l'appelle ici. Et ce soir les danseurs de povera donna sont : Teresa et Livio. Lui qui, quelques instants auparavant, se plaignait de ses jambes fatiguées, le voilà tout fringuant après cette danse traditionnelle de carnaval. La povera donna aurait-elle des vertus cachées ? Il faudrait lancer une étude sur le sujet. C'est mon dernier bal dans les Quatre Provinces.

Je m'en vais dormir une dernière fois sous la protection de mes deux musiciens en photo sur le mur de la chambre.

Véronique Blot

 


Voyage d'une française dans les Quatre Provinces : ou La rencontre de Véronique Blot avec la tradition vivante = (Où commencent les Apennins) / redazione ; © autori — <https://www.appennino4p.it/voyage.fr.htm> : 2011.01 - 2012.06 -